Rédicalisé·e·s sur Internet

Le genre

Dans un premier temps associé au « sexe social », le genre a ensuite été défini comme un rapport social hiérarchique divisant l’humanité en deux moitiés inégales. Le genre définit ainsi le sexe, qui ne peut plus être considéré comme une réalité physique indépendante de nos pratiques sociales. Ces analyses ont ouvert la voie à une multitude de courants politiques prenant le genre et ses effets pour cible.

Évolution de la notion de « genre »

Le concept de genre est assez difficile à définir, car son sens a évolué depuis les premières « gender theories » apparues aux États-Unis dans les années 80. Évidemment, les premiers questionnements sur le caractère « naturel » des rapports entre les femmes et les hommes ou sur leurs « tempéraments respectifs » sont bien plus anciens que ça (on peut par exemple penser à Mœurs et Sexualité en Océanie de Margaret Mead, publié dans les années 30, qui a rompu le lien que l’on pensait naturel entre sexe et tempérament), mais avant cela on avait plutôt tendance à parler de « feminist studies » ou de « women’s studies », termes que l’on rencontre encore aujourd’hui, notamment au Canada.

Le genre comme « sexe social »

Dans un premier temps (dans les années 60-70), le terme « genre » a servi à désigner les différences entre les hommes et les femmes qui n’étaient pas directement liées à la biologie. Si le terme « sexe » peut lui aussi servir à recouvrir des réalités sociales (ou des fantasmes d’ailleurs, comme la « guerre des sexes » que l’on accuse sans cesse les féministes de vouloir déclencher…), le terme genre a ceci d’original qu’il permet d’appréhender le social comme un domaine autonome, dont les causes n’ont rien à voir avec la biologie. Il s’agit là d’une rupture et d’une critique féministe majeure, la nature servant souvent à justifier les inégalités. Au contraire, l’étude et la mise en avant de l’Histoire permettent d’en faire ressortir le caractère arbitraire, et donc en facilite la critique et la remise en cause.

On peut ici penser aux travaux de Mead cités plus haut, au fameux « on ne naît pas femme, on le devient » de Simone de Beauvoir (on « naît » femelle et on « devient » femme), ou encore aux travaux d’Ann Oakley qui affirment et précisent la partition entre sexe et genre. Le premier renvoie à la distinction biologique entre mâles et femelles, tandis que le second renvoie à la distinction culturelle entre les rôles sociaux, les attributs psychologiques et les identités des hommes et des femmes. Le premier est ici invariant, tandis que le second est attribué par la société et l’éducation et peut être modifié par l’action politique. Le concept de genre permet de lever le voile sur la production et la reproduction de la différence entre les sexes dans des domaines aussi différents que l’école, la famille ou le travail.

La plupart des gens utilisent ce sens du mot genre, et il faut dire que vu certaines mentalités il est déjà porteur d’une bonne dose de scandale (que les femmes soient à la maison à faire la vaisselle pendant que les garçons jouent avec des petits camions c’est la natûûûûre voyons !), cependant se limiter à ce sens est extrêmement réducteur.

Vers une nouvelle conception des rapports entre sexe et genre

Si le genre comme sexe social a été une première étape indispensable à la critique féministe, cette dernière s’est retrouvée prise dans une seconde : « lorsque l’on compare le genre et le sexe […] on compare du social à du naturel ; ou est-ce que l’on compare du social avec encore du social ? », nous demande ainsi Christine Delphy dans L’ennemi Principal : Penser le genre.

En effet, la division stricte entre mâles et femelles est encore vue comme naturelle et ce serait la société qui, par la suite, viendrait y greffer domination et stéréotypes. On conservait l’idée d’un sexe biologique « vrai », pré-social voire non-social.

Paradoxalement, on restait embourbé dans l’idéologie biologique. Si le genre est seulement la « part sociale » d’un individu, alors il existe une seconde part, antérieure, indépendante des constructions humaines, susceptible de se plier à la construction sociale. La nature, vu comme matériau de base, réaffirme ainsi sa domination sur la culture, qui n’en serait qu’une dégradation a posteriori (un peu comme une broche n'est que la version "travaillée" d'une plaque de métal, histoire de faire une analogie).

Des travaux viennent renforcer cette remise en cause, parmi lesquels La fabrique du sexe, publié en 1990. Thomas Laqueur y montre que l’idée actuelle que l’on se fait du sexe (une dualité biologique) est en réalité très récente, ne datant que du XVIIIe siècle. Auparavant, dans l’Antiquité et au Moyen-Âge par exemple, les hommes et les femmes étaient réparti·e·s selon un axe unique, une sorte d’échelle graduée de la pureté métaphysique (le fait d’être plus « pur » d’un point de vue religieux en gros), avec évidemment les hommes tout en haut. La forme des organes génitaux était avant tout une convention, et la manière dont nous les abordons ne s’est élaborée que plus tard, au XVIIIe siècle. Cette nouvelle façon d’appréhender le sexe est celle que nous avons actuellement : une divergence biologique radicale, faite de deux réalités de nature totalement différentes.

Suite à ces travaux s’observe un changement notable : non seulement le genre n’est pas déterminé par le sexe, mais le sexe non plus n’est plus appréhendé comme une réalité naturelle, mais devient lui aussi social.

Le pont vers la troisième définition du genre, telle que formulée par Delphy était en marche : le regard se déplace des parties divisées vers la division elle-même. Pour elle, le genre n’est pas simplement un rôle de sexe individuel, mais un système qui produit ces sexes comme deux réalités sociales distinctes et étanches : le genre précède le sexe, et non l’inverse.

Voilà. Donc là normalement c’est le moment où vous tirez une tête bizarre en vous disant quelque chose comme « mais ils ont pété un boulon c’est pas possible », « théorie du djendeur », « intellectuels coupés du monde qui font des théories sans queue ni tête ».

Du coup il va falloir revenir un peu sur la notion de sexe.

De quoi parle-t-on lorsqu’on parle du sexe, au juste ?

Il ne s’agit évidemment pas de nier l’existence de l’anatomie ou de la biologie, mais de dire que les hommes et les femmes ne sont pas définis en tant que tels, comme deux groupes existant naturellement, mais sont au contraire construits socialement par un rapport d’opposition. Autrement dit, à partir de réalités anatomiques parfois ambigües (les personnes naissant intersexués étant assignées de force à la naissance comme « homme » ou « femme », sur des critères pour la plupart arbitraires), le « sexe » sert de marqueur de la division sociale qui fait exister les hommes et les femmes comme groupes aux propriétés contraires. Nous avons fait d’une différence anatomique en elle-même dépourvue d’implications sociales une division étanche des rôles sociaux.

Soit. Mais cela n’entre-il pas en contradiction avec la réalité biologique ? Les différences corporelles entre hommes et femmes sautent aux yeux, et il semble absurde de les réduire à une expression sociale.

Lorsque l’on parle de « sexe », on glisse fréquemment d’une notion anatomique / physique (les organes génitaux mâles ou femelles) à une extension à l’individu entier : nous identifions des groupes de personnes à leurs attributs génitaux. Lorsque l’on parle des « deux sexes », ce n’est pas des organes génitaux mâles et femelles que l’on parle, mais des hommes et des femmes, caractérisé·e·s par ces derniers : la partie est devenue le tout.

Mais au fait, que cherche-t-on à faire lorsque l’on essaie de déterminer le sexe d’une personne ?

Historiquement, déterminer le sexe n’est pas aussi simple qu’il n’y paraît. Il arrive que les parties génitales d’un individu soient indéterminées, et nombreux·euse·s sont les auteur·trice·s à souligner le grand nombre de critères à prendre en compte pour établir le « vrai sexe » d’une personne : la forme des organes génitaux (pénis / vagin), les gonades (testicules / ovaires), les hormones (testostérone / œstrogènes)… Mais plus on affine l’enquête, plus la manière de diviser l’humanité en deux groupes étanches se dérobe : aucun de ces critères ne permet de donner une définition sûre du sexe (il existe toujours des individus « indéterminés »), et les critères utilisés varient selon l’histoire et les sociétés.

Un bon exemple de cela est le CIO (Comité International Olympique), qui jusqu’en 1968 demandait aux athlètes de défiler nu·e·s devant un comité, dont le rôle était de certifier qu’elles étaient bien des femmes. Si généralement la présence d’un vagin et d’une poitrine suffisait à obtenir un « certificat de féminité », il restait toujours des cas ambigus, aussi se mit-on en quête de preuves plus « scientifiques », génétiques puis hormonales, mais sans jamais empêcher la survenue de cas difficiles…

De la même manière, lorsqu’un enfant au sexe indéterminé naît, les chirurgiens peuvent prendre en compte des critères autres que la génétique et préférer des marqueurs de conformation à des rôles de genre, tels que la capacité à porter des enfants (considéré comme LE critère de la féminité), la taille des organes génitaux (LE critère de la masculinité au contraire), la capacité à uriner debout, à pénétrer ou à être pénétré etc… Des critères arbitraires, puisque l’on parle d’individus possédant des caractéristiques des deux sexes (en quoi avoir un utérus est-il plus « féminin » qu’avoir des ovaires ?) et pour certains clairement subjectifs. Ainsi, les analyses portant sur l’inter-sexuation montrent comment les sexes indéterminés sont reconstruits ou assignés en fonction non de la biologie de l’enfant, mais de la nécessité sociale de distinguer les hommes et les femmes.

Ces analyses permettent de montrer comment les sexes sont construits, parfois jusque dans leur forme même, par les normes du genre. Cependant, la mise en évidence de cette logique normative ne permet pas de répondre à ce que l’on entend par « sexe » lorsqu’on cherche à le déterminer. Car aujourd’hui, on tend à penser que ce que l’on désigne sous ce mot est en réalité un ensemble de données, et qu’il n’y a pas un élément qui permet seul de considérer que l’on soit mâle ou femelle. Le sexe ainsi redéfini englobe un ensemble de marqueurs (chromosomiques, gonades, hormones, organes génitaux internes et externes…), mais aussi de caractéristiques physiques secondaires (poitrine développée, pilosité…) et de capacités particulières (porter des enfants, pénétrer…). Leur existence biologique est incontestable, mais ne suffisent pas à déterminer le sexe en tant que tel, et donc à conclure qu’il y a bien deux sexes opposés, car si ces données sont d’ordre biologique, le travail par lequel elles sont liées et unifiées ensemble est en revanche social : aucun marqueur pur et prêt à l’emploi du sexe d’un individu n’existe, il n’y a que plusieurs indicateurs, plus ou moins liés entre eux, et dont la plupart sont des variables continues (un dégradé entre deux points plutôt qu’une division pure). Or, réduire tous ces indicateurs à un seul pour obtenir une classification binaire est un acte social.

Le sexe est donc le résultat d’un double processus par lequel un ensemble de données continues et hétérogènes sont unifiées et réduites à une seule, elle-même transformée en réalité binaire. Ce travail d’institution du sexe, dans sa naturalité et son unicité, ne peut se comprendre qu’en rapport au rôle joué par la biologie en tant que discipline scientifique.

En effet, cette dernière est culturellement située, caractéristique de notre manière de penser la dichotomie nature /culture. La biologie est une science de la « nature », tandis que les sciences sociales analysent la « culture », qui est vue comme accessoire. Dans les oppositions sexe/genre, nature/culture et biologique/social, le premier terme semble du côté du vrai et du solide, et le second du côté de ce qui est construit, et donc mis en opposition avec le « vrai ». De ce fait, lorsque la biologie prend le sexe pour objet, elle renforce nécessairement l’opposition dans laquelle la notion de genre se trouve prise : le sexe se trouve naturalisé en tant qu’objet scientifique, car les sciences naturelles construisent des objets comme naturels par le simple fait qu’elle les étudie. Le sexe apparaît ainsi d’autant plus difficile à questionner qu’il est saisi par une discipline chargée de simplement « découvrir » et élucider la nature, et non de la construire.

Pourtant, lorsqu’elle analyse le sexe, la biologie contribue aussi à le construire comme réalité homogène et pertinente à partir de données hétérogènes – homogénéité qui n’a de sens que dans le cadre d’un système de division hiérarchisé du monde social : le genre.

Comprendre la biologie comme discipline, c’est comprendre la manière par laquelle elle installe et naturalise les cadres qu’elle crée pour étudier un vivant bien plus nuancé et complexe. C’est déplacer le regard des objets de la biologie – présupposés naturels – vers l’activité scientifique qui la caractérise en tant que discipline : tracer des frontières (le sexe, l’espèce, la race fut un temps, d’ailleurs si vous trouvez le raisonnement tordu l’analogie avec cette dernière peut vous aider à mieux comprendre) et leur accorder de la pertinence.

Le sexe n’est pas une catégorie physique isolable des actes sociaux par lesquels nous le constituons en réalité pertinente et visible de nos pratiques. Mais si les corps sont en permanence sexués, c’est non seulement au sens où leurs différences sont rendues pertinentes par la division hiérarchique de la société entre les hommes et les femmes, mais c’est aussi au sens où ils sont rendus physiquement conformes aux caractéristiques qui définissent pour nous les sexes (les intersexués cités plus tôt mais pas uniquement, les « attentes » sociales par rapport aux corps des hommes et des femmes modifiant les comportements de ces derniers. Un exemple simple : on ne fait pas faire les mêmes sports aux petits garçons qu’aux petites filles, pas dans les mêmes proportions, et pas jusqu’aux mêmes âges. Cela va modeler des corps différents, différences qui finissent par être vues comme naturelles). C’est à ces deux égards au moins qu’on peut affirmer, avec plus de rigueur : le genre construit le sexe.

La distinction sexe / genre nécessite d’être repensée à l’aune de la reformulation du concept de genre. En effet, si le genre n’est pas le sexe social mais le principe de division qui institue les sexes, alors il devient difficile d’opposer le genre au sexe comme ce fut le cas dans les premières luttes féministes. Et c’est justement ce à quoi s’attaque la troisième partie.

Le genre comme rapport social et diviseur

Ainsi, la notion de genre ne désigne plus simplement les stéréotypes construisant les hommes et les femmes de manières différentes, mais le principe même organisant ces normes et les droits inégaux qui en découlent. Le genre ne construit plus les sexes, il construit le sexe, tel que défini plus haut.

De ce fait, parler des genres (au pluriel) pose problème, puisque créant une confusion entre les deux usages du mot, l’un renvoyant au « sexe social » défini plus haut et séparable du sexe biologique, et l’autre au rapport social divisant la société en deux moitiés inégales. L’usage du singulier permet de souligner l’idée que le genre est un diviseur produisant deux sexes construits comme opposés : les hommes et les femmes. Les parties divisées ne sont plus l’explication, mais ce qui est à expliquer.

Or, pour rendre compte précisément des parties divisées, il faut pouvoir analyser le système dans lequel elles s’ordonnent. Il ne suffit donc pas de déplacer le regard sur le principe de partition, il faut aussi analyser comment le genre divise l’humanité en deux groupes distincts et hiérarchisés. C’est à ce titre que pour les féministes matérialistes, le genre peut être pensé comme synonyme des mots « patriarcat » (voir plus bas) ou « oppression des femmes ». Il renvoie à un rapport social marqué par le pouvoir et la domination, et dont il faut repérer les bénéficiaires et les opprimés dans le même mouvement analytique.

Dans ce contexte, l’idée de nature ne constitue pas seulement une erreur, mais une pièce maitresse de l’oppression des femmes. Elle prend deux formes : d’une part, l’idée que cette dernière serait due à la nature, mais aussi l’idée que les femmes seraient plus « naturelles » que les hommes (par exemple avec l’idée que les femmes sont plus instinctives, qu’elles sont le corps quand les hommes sont l’esprit etc).

Car si la Science est censée avoir rompu l’idée que la nature a des intentions, un but et une finalité, sa réception sociale ne se gêne pas pour lui en donner. D’un déterminisme cosmique, nous sommes passé à un déterminisme interne : non seulement chaque objet a un but, mais en plus est organisé pour faire ce qu’il fait, être là où il est. C’est sa « nature », devenue idéologiquement encore plus contraignante. Selon Guillaumin, c’est parce que les femmes sont appropriées, et donc constituées comme choses, qu’elles peuvent dans le même temps être perçues comme naturelles : le fait d’être traité matériellement en chose faisant aussi de vous une chose dans le domaine mental.

Sources et ouvrages cités:

Pour aller plus loin :