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Des féminismes ?

Nous l'avons vu rapidement, mais le féminisme est un mouvement divers. TRÈS divers. Il existe en son sein de nombreuses manières d’analyser les inégalités entre les femmes et les hommes et donc de très nombreux courants, qui parfois s’excluent mutuellement d’ailleurs (vous ne pouvez pas être à la fois matérialiste ET différentialiste par exemple).

Pour ne rien oublier (et de ne pas dire d’âneries), nous allons prendre comme base le cours de première section de Louise Toupin, chargée de cours en études féministes (car oui, le féminisme est un courant de la recherche), sobrement intitulé « Les courants de pensée féministe » ainsi que l’ouvrage Introduction aux études de genre, 2e édition, paru chez De Boeck et à destination des chercheur·euse·s et étudiant·e·s de premier et deuxième cycle en sociologie, anthropologie, philosophie, histoire ou sciences politiques.

Évidemment, il ne s’agit pas de la seule manière de « trier » le mouvement féministe, et ce qui suit est donc parfaitement critiquable. Petite précision : cette classification ne veut pas dire que toutes les féministes de ces « blocs » sont d’accord entre elles : il existe là aussi des dissensions.

Il est également important de noter qu’il ne s’agit pas de catégories figées dans le temps et la glace : bien que divergeant sur certains points, ces courants communiquent entre eux et se « volent » des analyses et des réflexions.

Féminisme libéral égalitaire

Les « suffragettes »
Les « suffragettes ».
« Les femmes françaises veulent voter ».

Aussi appelé féminisme des droits égaux ou féminisme réformiste, héritier de l’idéologie et de l’incarnation économique de la Révolution Française que sont le libéralisme et le capitalisme. La liberté et l’égalité individuelle sont ses deux principaux axes de lutte.

Le féminisme libéral va donc s’attacher particulièrement à l’obtention de l’égalité dans la loi et dans le droit, qu’il s’agisse du droit politique (droit de vote…), des lois criminelles (retrait des lois discriminatoires) et des droits civils (capacités juridiques pleines et entières…). Pour elles, l’égalité des droits permettra aux femmes de participer pleinement à la société, à égalité avec les hommes.

Attention cependant, il ne s’agit pas du seul type de féminisme à réclamer de tels droits. La distinction se fait au niveau de l’identification des causes de la subordination des femmes et des stratégies de changement.

Causes de la subordination

Comme le féminisme libéral épouse globalement la philosophie libérale, il pense le capitalisme réformable et perfectible ; ce dernier serait seulement mal adapté aux femmes, qui seraient victimes de discriminations au sein de ce système. La cause de ces discriminations se trouve dans le fait que les femmes sont socialisées d’une manière différente des hommes, ce qui s’explique par des préjugés, des stéréotypes et/ou des mentalités rétrogrades. Ces obstacles à l’égalité se trouvent à peu près partout, de l’école à la famille en passant par le monde politique et le travail.

Stratégies de changement

Pour les féministes libérales, c’est l’éducation non-sexiste qui permettra de changer les mentalités et donc la société : il s’agit de socialiser les femmes d’une manière différente. Les autres moyens d’action sont des pressions pour faire changer les lois discriminatoires, notamment via des colloques pour informer le public, la formation de coalitions et de lobbies etc.

Le féminisme libéral subit tout de même l’influence des autres mouvements de la pensée féministe, notamment en reconnaissant le caractère « systémique » de l’oppression des femmes par exemple dans l’analyse de l’inégalité salariale, qui provient des courants marxistes et radicaux. Il s’agit du courant à la fois le plus présent médiatiquement et le plus modéré au niveau de la volonté de transformation sociale.

Exemples de féministes libérales : Olympe de Gouges, Hubertine Auclert, Elisabeth Badinter (même si elle n’est plus considérée comme féministe par pas mal de ses pairs), collectif La Barbe…

Féminisme marxiste

Lors de l’effervescence sociale du début des années 1970, le mouvement féministe connaîtra un second essor et se verra obligé de prendre en compte la pensée de Marx, très prégnante à cette époque. Que ce soit pour se situer en son sein, pour s’en démarquer, ou pour en contester les fondements.

Pour le féminisme marxiste, c’est le capitalisme qui est à l’origine de l’oppression des deux sexes, et l’oppression des femmes serait apparue en même temps que la propriété privée. Le besoin de transmettre son héritage et donc d’être certain de sa descendance a rendu nécessaire l’institution du mariage monogamique : c’est ainsi que les femmes furent mises sous le contrôle de leur mari, réduites au foyer et à la sphère privée, et donc sorties de la production sociale.

De ce fait, pour les féministes marxistes orthodoxes, le patriarcat est un sous-produit du capitalisme et disparaîtra en même temps que lui. Il s’agit donc d'une cause secondaire de l’oppression des femmes, qui s’exerce principalement dans la sphère économique.

Stratégies de changement

Pour les féministes marxistes orthodoxes, l’oppression des femmes disparaîtra en même temps que le capitalisme, et il faut donc œuvrer à la destruction de ce dernier. En effet le remplacement de la propriété privée par la propriété commune, et donc la prise en charge collective du travail ménager et de l’éducation des enfants aboutira à l’éclatement de la famille nucléaire classique, qui tombera en désuétude.

Pour aboutir à cet état, il est nécessaire d’insérer les femmes dans la production sociale (donc dans le travail salarié) et dans la lutte des classes, côte-à-côte avec leurs camarades hommes. Le féminisme à proprement parler n’a pratiquement aucune place, et peut même être considéré comme nocif puisque divisant les travailleur·euse·s et luttant « contre les hommes ».

Les réformes ne sont pas pour autant mises de côté : si elles suivent sur ce point les féministes libérales (travail, contrôle des naissances, droits civiques et pénaux etc.) leur objectif final diffère, puisqu’elles cherchent à mettre en évidence les contradictions du système économique afin de le détruire.

De plus, les féministes marxistes orthodoxes refusent généralement de s’inscrire dans la mouvance féministe qu’elles considèrent comme un mouvement individualiste et bourgeois, allant contre les intérêts de la classe ouvrière et étant donc à combattre.

Les lacunes du féminisme marxiste entraîneront des modifications de ce dernier, généralement mal connues. Alors que tout ce qui touche au marxisme passe pour dépassé dans le monde occidental, de nombreuses femmes, du tiers-monde notamment, continuent de se servir du concept de classe sociale pour analyser leur situation, tout en l’adaptant à leur pays.

Exemple de féministe marxiste : Silvia Federici.

Féminisme socialiste

Le féminisme socialiste se distingue du marxisme orthodoxe, car il accorde une importance égale à l’oppression des femmes (le patriarcat) et au capitalisme pour expliquer la subordination de ces dernières et tente d’étudier comment les deux systèmes s’articulent entre eux.

Avec le temps, les explications unifiées de l’exclusion des femmes se verront délaissées, et les autres systèmes de domination (hétérosexisme, racisme, validisme, classisme etc.) seront de plus en plus pris en compte. Ce courant essaie de créer une théorie féministe globale, prenant en compte toutes les formes d’oppressions que subissent les femmes.

D’autres abandonneront l’idée d’une transformation systémique globale, réduisant « le social » à des représentations, et rejoindront les rangs des post-modernistes.

Féminisme populaire

On regroupe par cette appellation le militantisme des femmes pauvres notamment du tiers-monde et qui, bien que ne se revendiquant pas toujours de la tradition féministe, ont des pratiques et des visions qui permettent de les y raccrocher.

La pratique de ce féminisme est enracinée dans le quotidien, et s’organise au sein des conditions de survie des familles et des communautés. Ces mobilisations constituent des lieux extrêmement importants d’affirmation et de réappropriation du pouvoir de ces femmes.

Ce type de militantisme a toujours côtoyé le mouvement féministe « classique » de manière parallèle, et ces racines peuvent être remontées jusqu'aux révoltes populaires où la population, au premier rang desquelles se trouvaient des femmes, réclamaient du pain et du blé.

Pour ces femmes, qui vivent l’appauvrissement au quotidien et dont les perspectives de subsistance ne sont pas forcément assurées, le sexisme et le patriarcat ne sont qu’une des formes de l’oppression des femmes et un féminisme « classique » ne saurait y mettre fin. En effet la pauvreté due à un système économique basé sur le profit, le racisme, l’exclusion ect. doit être prise en compte pour les libérer de leur condition, et l’égalité entre les sexes doit s’accompagner de changements sur d’autres fronts.

L’un des grands apports de ce féminisme est la prise en compte de la globalité de ce qui opprime les femmes, et de comment les autres systèmes d’injustices s’articulent et se lient entre eux. Il a également permis la reconnaissance d’une multitude de féminismes à travers le monde, qui lient toutes les formes de lutte et leurs protagonistes. Ce mouvement a permis un appel à la solidarité féministe internationale, allant au-delà du simple accès au droit.

Courant salaire contre travail ménager

Né de l’ouvrage Le pouvoir des femmes et la révolution sociale publié en 1972 et rapidement traduit en plusieurs langues de part et d’autre de l’Atlantique. Il s’agit d’une des premières tentatives d’appliquer l’analyse marxiste à la condition des femmes.

Bien que ce mouvement ait eu une existence temporelle assez brève, il a jeté les bases théoriques de la reconnaissance du travail invisible des femmes et des analyses qui tentent de visibiliser ce dernier.

Alors que les marxistes orthodoxes s’intéressent à la production de marchandises, ce courant s’intéresse à la reproduction des êtres humains. Ce travail, effectué dans la famille et le foyer majoritairement par les femmes, est la clef de voûte de la reproduction humaine. Non seulement elles produisent ce qu’il y a de plus précieux (la vie d’un nouvel être), mais permettent en plus au reste des êtres humains de « fonctionner » : aux hommes de travailler, aux enfants d’être éduqués, aux malades et aux vieillards d’être soignés. Les femmes s’occupent de l’entretien matériel et immatériel (affectif) des humains.

Or, ce travail domestique est le lieu de l’exploitation des femmes, car il est effectué gratuitement et dans la dépendance économique. Il s’agit du plus petit dénominateur commun entre toutes les femmes de tous les pays, et détermine la place des femmes dans leur société et leur classe. Afin de briser ce rôle de ménagère, ces féministes proposent la stratégie du salaire contre le travail ménager.

Si cette stratégie n’a pas été reconnue, ses effets sont tout de même visibles à travers la reconnaissance des travailleuses au foyer dans certains pays, du rôle du conjoint chez les agriculteurs ou des femmes associées avec leur conjoint dans une entreprise, ainsi que des services sociaux effectués massivement par les femmes.

Le féminisme radical

Né à la fin des années 60, le féminisme radical constitue LA grande rupture avec le féminisme libéral et le féminisme marxiste. « Radical », en voilà un mot qui fait peur. Il ne s’agit bien entendu pas de transformer les bijoux de famille de ces messieurs en bijoux tout court, mais de remonter à la racine de l’oppression des femmes et du système social des sexes, appelé patriarcat.

Il s’agit également de proposer une toute nouvelle explication des rapports entre les hommes et les femmes, étrangère aux explications libérales et marxistes, que ce soit sur le plan de la pensée ou sur le plan de l’action. Au féminisme libéral, à cause de la superficialité de ses analyses, et au courant marxiste (au moins en partie) à cause de son incapacité à penser la condition des femmes hors de la classe de leur mari et de son refus de mettre les femmes au centre de la lutte pour leur propre émancipation.

Il ne s’agit cependant pas d’un courant homogène, au point que parler de féminisme radical orthodoxe est un non-sens. Leur seul point commun est une conviction : l’oppression des femmes est fondamentale, irréductible à une quelconque autre oppression et traverse toutes les sociétés, les races (au sens sociologique) et les classes. A partir de ce constat commun, les courants divergent.

Causes de la subordination

L’ennemi principal ne se situe ni dans les préjugés ni dans la loi comme le pensent les féministes libérales, ni dans le système économique comme le pensent les marxistes, mais dans un système autre, qu’elles nommeront le Patriarcat.

Pour elles, il s’agit de la première cause de l’oppression des femmes, tandis que le capitalisme arrive second. La cause de la subordination devient le pouvoir des hommes, en tant que classe de sexe, sur la classe des femmes. Ce dernier se manifeste par le contrôle du corps des femmes, notamment dans la maternité et la sexualité et le premier lieu où le pouvoir s’exerce est la famille, même si le reste de la société (politique, économique et juridique…) n’est pas en reste.

De la même manière que pour les classes sociales, le patriarcat est un véritable système social des sexes, ayant chacun deux cultures distinctes : la culture masculine, dominante, et la culture féminine, dominée.

Stratégies de changement

L’objectif ultime du féminisme radical est le renversement du patriarcat, qui passe par la réappropriation des femmes sur leur propre corps. Plusieurs stratégies sont envisagées, de la création d’une culture féminine « alternative » (créations d’espaces féminins comme les centres de santé, les maisons d’hébergement pour les femmes victimes de violences, des maisons d’édition, des magazines, des librairies, etc., destinées aux femmes) au séparatisme (vie entre femmes lesbiennes et célibataires uniquement) en passant par l’offensive directe contre le patriarcat (manifestations contre la pornographie, les concours de beauté, les mutilations sexuelles, les déploiements militaires etc.).

La recherche d’alternatives sociales féministes et leur mise en pratique contribuèrent beaucoup à l’essor du féminisme radical, axé sur les solutions et la concrétisation de l’utopie féministe, ici et maintenant.

Métamorphoses

Le mouvement radical ayant connu et connaissant encore de nombreuses mutations et s’étant emparé de nombreuses disciplines et de nombreux territoires, sa classification sera forcément parcellaire et approximative. Il s’agit donc plus d’une boussole que d’une carte, d’une suite de point de repères pour capter une dynamique que d’un mode d’emploi.

Ce courant évolue sur un continuum, dont les positions théoriques s’échelonnent entre deux pôles, selon l’importance que l’on accorde à la « biologie » ou au « social » dans l’explication de l’oppression des femmes. Plus on croit cette différence « naturelle », plus on se situe vers le pôle de la fémelléité, plus on a la conviction que cette différence est sociale, plus on se situe vers le pôle matérialiste.

Dit autrement, ce courant se divise sur les causes de la différence : est-elle d’abord biologique et psychologique, ou d’abord sociale et créée par la société ?

Les réponses à ces questions provoqueront une complexification du courant radical, qui éclatera en plusieurs tendances : radical de la différence, allant de la spécificité à la fémelléité, puis en réaction à celle-ci (qui est d’ailleurs parfois qualifié de néo-féminité) naîtra le féminisme matérialiste.

Parallèlement à ces métamorphoses des critiques centrales viendront ébranler l’ensemble des traditions de pensée du féminisme : la critique de l’hétérosexualité comme pierre angulaire du patriarcat, effectuée par les féministes lesbiennes, et la remise en question même de l’idée de différence féminine, qui cache les différences de toutes sortes traversant le groupe des femmes, né au sein du féminisme noir.

Exemples de féministes radicales : Andrea Dworkin, Christine Delphy, Nicole Claude-Mathieu, Colette Guillaumin.

Féminisme de la spécificité et de la fémelléité

Avant toute chose, il est nécessaire de rappeler que, pour les féministes radicales, l’expression première du patriarcat se manifeste dans le contrôle du corps des femmes.

Le courant de la spécificité axera ainsi son action sur la réappropriation de leur corps par les femmes. Pour cela, elles mettront l’accent sur la santé de ces dernières, sur le combat contre les violences sexo-spécifiques, ainsi que sur la mise en place de structures allant dans ce sens. Elles réfléchiront également sur le sujet des nouvelles technologies reproductives.

Il s’agit de mettre en place des îlots d’émancipation et d’expérimentation sociale, permettant le questionnement de la « différence », de l’éthique et de l’identité féminine.

Le courant de la fémelléité reprend et approfondit cette idée de la différence, en transformant la réappropriation de son propre corps en identification à celui-ci. Né des théories psychanalytiques françaises et des critiques qui lui sont adressées autour de 1975, il préfèrera parler de « différence commune » plutôt que d’ « oppression commune ».

Ainsi, cette mouvance croit en l’existence d’un pouvoir, d’un territoire, d’un savoir et d’une éthique féminine. Contrairement aux égalitaristes et aux autres radicales, elles visent la reconnaissance de la différence, de la féminité et du féminin comme territoire spécifique du savoir-pouvoir des femmes, ce dernier devant être protégé de l’emprise patriarcale et de la subordination aux valeurs marchandes.

Elles revendiquent la réappropriation de la maternité, de l’acte de (pro)création, de la culture et de l’imaginaire féminin que ce soit au niveau du corps ou des idées. Le féminisme de fémelléité se veut être la charnière entre la psychologie et la biologie, et être lié à l’expérience des corps.

Féminisme radical matérialiste

Le féminisme matérialiste est né de la critique à la fois du féminisme marxiste et du féminisme radical, et constitue une nouvelle tentative de combinaison de ces deux mouvements, différent du féminisme socialiste. Il est composé de plusieurs sous-courants, qui correspondent généralement aux frontières des pays où ils sont nés.

Par exemple, le féminisme matérialiste français (qui fut le premier, et dont les bases furent posées dans la revue Nouvelles Questions Féministes (NQF)), tout en critiquant profondément le marxisme, en conserve la méthode (le matérialisme, qui donnera son nom au mouvement) et certains concepts pour comprendre l’oppression des femmes, mais en leur donnant un contenu différent.

Ainsi, les rapports entre les sexes sont vus comme des rapports de travail et des rapports d’exploitation. La force de travail des femmes et leur corps même sont appropriés par les hommes, qui en sont les premiers bénéficiaires : les hommes et les femmes forment des classes de sexe.

Ce courant cherche à dépasser le clivage sexe/ classe pour appréhender le caractère spécifique de l’oppression des femmes : l’appropriation de la classe des femmes par celle des hommes, dont la base économique se situe dans le mode de production domestique. A la différence des féministes socialistes, on ne pense plus en termes de classe d’un côté et de sexe de l’autre, mais de « système social des sexes ».

Comme dit plus haut, ce courant est né en réaction au féminisme de la fémelléité, issu de la psychanalyse. En effet pour les matérialistes la différence des sexes n’est rien d’autre que la hiérarchie des sexes : l’idée de différence féminine fut créée par la classe des hommes pour asservir les femmes. L’oppression des femmes est à chercher dans les rapports sociaux de sexe, et non dans la psychologie ou la physiologie des femmes. La lutte doit se faire à la racine sociale de la différence : les déterminants historiques et sociaux.

Renouvellement des perspectives et rencontre avec d’autres influences

Afroféminisme

Durant les années 70, les militantes du black feminism apportèrent une critique fondamentale aux mouvement féministes marxistes et radicaux. En effet, loin d’expliquer leur oppression uniquement par le sexisme et le capitalisme, elles y ajoutèrent également le racisme qui emplissait leurs vies.

Grâce à elles, l’oppression des femmes ne s’est plus uniquement articulée sur le duo sexe / classe, mais sur le trio classe / sexe / race auquel on ajoute souvent l’orientation sexuelle, une part non négligeable de ces militantes étant lesbiennes.

Les féministes noires ont contribué à faire éclater la notion de « différence commune » entre toutes les femmes, « la » différence en cachant en réalité une multitude.

Exemples de féministes noires : Bell Hooks, Angela Davis, Elsa Dorlin.

Rassemblement devant les locaux de Gala
Rassemblement devant les locaux de Gala contre une publication raciste.
© Collectif Mwasi

Perspectives lesbiennes

Les lesbiennes ont toujours été nombreuses dans les luttes féministes, et ont participé à chacune d’entre elles.

Les premiers mouvements revendiquant publiquement l’existence du lesbianisme au sein du mouvement homosexuel (les « Daughters of Bilitis » aux USA dans les années 50/60) avaient beau être dans une perspective libérale, des féministes lesbiennes radicales (au sens américain ici : pour le séparatisme) firent leur apparition dans les années 70.

Poussant la logique matérialiste à son maximum, certaines estimèrent que, si les sexes sont bien des classes, alors les rapports sexuels et matrimoniaux entre hommes et femmes sont, de fait, de la collaboration de classe. Partant de là, le lesbianisme devenait un moyen de devenir des transfuges, à la manière des esclaves en fuite. Cherchant à obtenir l’autonomie de leur groupe de tout autre groupe non-lesbien, ces femmes entendaient créer une culture autonome, hors de la société actuelle.

D’autres estimèrent, non sans ironie, que la Nation Lesbienne était en accord avec la Nation Patriarcale sur l’idée de « La Femme » (et donc de son opposé, les lesbiennes comme n’étant pas des femmes), et donc considérèrent que le nationalisme lesbien, en plus d’être inapplicable, abandonnait la notion de femme au patriarcat et donc quittait la lutte plutôt que de la mener. De plus, les rapports sexuels ne sont qu’un des foyers parmi bien d’autres (politique, travail salarié…) de l’oppression des femmes, et cette manière de penser ne permet pas de rompre le lien existant entre sexualité et oppression sociale : il ne permet pas de sortir des catégories de sexe.

Globalement nous devons aux féministes lesbiennes, tous courants confondus, certains ajouts au sein du courant salaire contre travail ménager, et notamment le fait de considérer les rapports intimes comme du travail des femmes au sein du couple, ou encore le fait de considérer l’hétérosexualité comme une institution au centre des rapports de domination entre les hommes et les femmes. De ce fait, elles contribuèrent à la remise en question du caractère naturel et immuable de l’hétérosexualité comme modèle d’organisation entre les humains, et donc à la rupture du schéma de pensée naturaliste par lequel on pensait jusque-là le sexe, le genre et l’hétérosexualité.

Les féministes lesbiennes appartiennent à toutes les catégories de féminisme énoncées précédemment : radicales, matérialistes, libérales, marxistes.

Exemples de féministes lesbiennes : Monique Wittig, Adrienne Rich, Audre Lorde.

Mouvements Queer

Issue des études universitaires gays et lesbiennes, la critique Queer prend forme dans les années 90. Prenant la plupart des mouvements qui l’ont précédé à rebrousse-poil, l’objectif de ces derniers étant de simplement défendre le droit des femmes et des homosexuel·e·s à vivre leurs vies de la même manière que les dominants, le mouvement Queer a cherché à construire des identités minoritaires comme des outils de critique et de déconstruction politique des normes majoritaires.

L’objectif n’est plus de revendiquer une simple égalité au sein d’une société constituée de dominants et de dominés, de « normaux » et « d’anormaux », mais de positionner les minorités dans une stratégie de lutte et de critique, qui dérange l’aspiration égalitaire à une vie aussi paisible que celle de la majorité.

Que ce soit en montrant que les identités transgenres remettent en cause l’idée d’une relation naturelle entre le sexe et le genre, en considérant l’homosexualité autrement que comme une nature distincte de l’hétérosexualité mais plutôt comme une contradiction au cœur de cette dernière, ou encore en mettant en évidence les incohérences des normes majoritaires elles-mêmes, la critique Queer a opéré un mouvement de re-politisation de la dissidence sexuelle.

Sur le plan théorique, les auteur·trice·s ont fait la promotion d’une politique anti-essentialiste, revendiquant certes une identité, mais tout en considérant que celle-ci n’est pas stable, et que sa construction ne répond qu’à des considérations stratégiques. Autrement dit, plutôt que de revendiquer une identité sur la base d’une homosexualité pensée uniquement comme une attirance « différente », les stratégies Queer placent en leur cœur une identité d’opposition et de combat, mobilisée par rapport et contre la norme dominante.

Les tactiques politiques et les théories Queer se démarquent à la fois du mouvement homosexuel majoritaire et du féminisme hérité des années 70.

En effet jusque-là la stratégie du mouvement gay « traditionnel » était de visibiliser les homosexuels et leur mode de vie dans l’espace public, et non de prôner une forme de subversion basée sur l’identité homosexuelle. Pour ce qui est du féminisme, le Queer représente une manière de faire de la théorie et de la politique en ne s’inscrivant pas dans un scénario hérité du marxisme révolutionnaire (avec la séquence oppression / révolution / abolition / éradication en gros) mais en étant plus modestement dans une logique de résistance micro-politique, cherchant à se détacher, se réapproprier et donner un nouveau sens à des ressources identitaires afin de les exploiter pour les dépasser.

Exemples de féministes Queer : Judith Butler, Monique Wittig, Marie-Hélène/Sam Bourcier.

Il existe bien d’autres courants, parmi lesquels on peut citer le féminisme environnementaliste, le féminisme pro-sexe, l’anarcha-féminisme, le post-féminisme ou encore le féminisme lié à une religion (féminisme musulman, féminisme chrétien, féminisme juif…) mais cela commençait à faire vraiment beaucoup, alors nous allons nous arrêter là.

Pride de Nuit
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