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Constat

Publié le 11/04/2018 à 19:04

La colère, encore. Celle qui brûle le cœur, déchire les tripes et ronge l’esprit. Compagne insidieuse des luttes féministes, tout à la fois frein et moteur, oppressante et libératrice, alliée et ennemie.

Puis la tristesse. La lassitude. Il aura fallu deux mois pour effacer Weinstein. Deux mois seulement après que les femmes, par milliers et milliers, aient brisé le silence et la honte dans lesquels elles se muraient. Il leur aura fallu deux mois, aux hommes, pour oublier le sujet de base cette libération massive de la parole : les violences que leur classe fait subir à la nôtre. Il y a d’abord eu les attaques directes, bien sûr. Impossible dans le cas présent de tout balayer en nous accusant de mensonges, le flot des témoignages était trop important. Alors on a parlé de délation, de puritanisme. On nous a accusé de pervertir les relations entre les hommes et les femmes, de vouloir réactiver la guerre des sexes. Comme si la guerre venait de nous. 200 000 femmes battues par an, 600 000 victimes de violences sexuelles dont 83 000 viols, mais la violence est de notre côté. Tous les ans, l’équivalent de la population de Reims est battu. Tous les ans, et pour les seules femmes adultes, l’équivalent de la population de Versailles est violé. Par des hommes. Mais la guerre vient de nous. La haine vient de nous.

Ho bien sûr, c’était bien que les femmes parlent. Mais qu’elles le fassent dans l’intimité sordide d’un commissariat. Certainement pas au grand jour, certainement pas sans avoir honte. Le viol est une souillure, une manière de rappeler que nos corps ne nous appartiennent pas, que notre droit à en disposer est en sursis. On n’exhibe pas publiquement que l’on a été souillée.

Puis les accusations de délation. On voudrait raser le crâne des hommes sur la place publique, comme en 45. Que ce sort fût majoritairement réservé aux femmes, notamment pour ne pas avoir réservé leurs entrailles aux bons hommes, pour avoir couché avec l’ennemi n’est qu’un détail de l’histoire. Que certaines furent probablement punies pour avoir été violées aussi.

Mais la délation n’était pas le vrai problème. Il faut que le viol reste un crime sans coupable, un brouillard compact qui menace de s’abattre sur les femmes au hasard, tel une punition divine. Une menace qui doit contenir leur liberté, une peur qui doit leur faire accélérer le pas le soir. Et quand coupable il doit y avoir, ce ne peut être que l’Autre, l’immigré, le banlieusard. Si prompt à dénoncer le « danger sexuel » que représentent les migrants, les blancs, eux, séduisent. Les femmes, elles, se prennent des mains au cul.

Que la plupart des viols soient commis par l’entourage direct n’est qu’une statistique, qui sera balayé d’un revers de main. Il est si confortable d’être persuadé de ne rien avoir à se reprocher.

Puis vint la deuxième phase. Maintenant qu’on avait bien trainé la parole des femmes dans la boue, il fallait faire place à la seule qui avait vraiment de l’importance : celle des hommes.

Car il fallait les rassurer, les hommes. Défendre leur liberté de nous importuner. De n’avoir que faire de nos envies. De passer leurs mains gluantes sur nos corps. La séduction, la magie des rapports entre les sexes est en jeu. Leur capacité nous à posséder aussi.

 

Puis il y a ceux dont la démarche fut plus subtile. Ceux qui, fins nez politiques, avaient compris qu’avec un tel discours, il se verraient exclus, violence intolérable, des espaces féministes. Car là aussi, il leur faut nous dominer. Là aussi, il leur faut prendre la parole. Nous faire savoir que, eux, ils ne sont pas comme ça. S’acheter une image à peu de frais, avec un hashtag. Avec une tribune. Avec, pour les plus audacieux, un don d’argent, public bien sûr ; il serait dommage de ne pas en tirer de bénéfices.

Ho, bien sûr qu’ils nous soutiennent, mais là aussi le sursis est de mise. La violence faite aux femmes n’est une grande cause que lorsque l’on a à y gagner.

Y gagner une image politique, tout d’abord. Peut-on espérer meilleur prétexte pour renforcer les politiques sécuritaires que pour protéger nos femmes ? Les protéger des Autres, bien entendu. Et si ces ingrates préfèrent dénoncer nos amis que ceux que nous avons désignés pour elles, alors la standing ovation sera de mise pour les soutenir. Les amis bien évidemment, pas les femmes.

 

Et puis, enfin, ceux qui sont venus expliquer qu’ils allaient y gagner, à nous libérer. Peut-être les plus ignobles de tous, au bout du compte. Car si les autres ne nous soutiennent pas, au moins leurs tentatives de sabotage ou de récupération leur fait elle admettre en creux qu’il s’agit là d’un vrai combat. Pas à ceux-là. La fin des violences sexuelles n’est pas une assez bonne raison en soi pour essayer d’y mettre fin. Il faut qu’ils y gagnent. Oh bien sûr c’est toujours le cas, mais tous ne l’admettent pas aussi crument. Aussi en vient-on à nous expliquer que pour faire reculer les violences sexuelles, il va falloir écarter les cuisses. Il va falloir accepter que des hommes viennent chasser dans nos milieux, dans nos orgas, dans nos assos, car avoir la chance de chevaucher une amazone des temps modernes est un bon moyen de les faire s’intéresser à la cause. On nous rejoue le scénario de la libération sexuelle. On y gagnerait, car ces hommes féministes, eux, s’intéresseraient à nous. Pour nous baiser, mais il faut un début à tout. On nous dit que tant qu’ils n’ont pas un comportement de prédateur, il n’y a pas de raison de s’en faire et que, de toute façon, personne ne milite vraiment par pure bonté d’âme. Mais n’est-ce pas déjà être un prédateur que de venir pour avoir de meilleures proies ? On nous parle de plaisir sexuel, comme si le nœud du problème se situait dans l’incapacité chronique des hommes à faire autre chose de leur bite qu’un Konami code, et non dans le fait que le sexe soit un service qui s’échange dans un cadre économicopolitique inégalitaire. On nous parle de libération sexuelle, pour ensuite créer une nouvelle attente sur le fait qu’’en nous baisant, on pourra essayer plus de pages du Kâma-Sûtra. Plus besoin de nous violer si nous écartons les jambes de nous-mêmes.

A quel niveau d’indécence et d’égoïsme crasse faut-il être pour venir expliquer à des femmes que l’on accuse d’être puritaines parce qu’elles dénoncent les violences sexuelles qu’elles ont subies que l’on ne voit aucun souci à les réifier à nouveau pour en faire de simples objets de désirs ?

A quel niveau d’absence d’empathie faut-il en arriver pour se demander ce que l’on va gagner sur le plan sexuel à ce que les femmes parlent des violences que l’on leur inflige ? Pour demander ce que, en tant que dominant, on va obtenir à rendre leur vie moins étouffante ?

Les derniers mois nous auront au moins confirmé une chose. Une vérité froide, dure à accepter.

Lorsqu’il est question des femmes, il n’est pas d’hommes de gauche.

Nous sommes seules.